Léman Bleu

Découvrez le reportage sur Léman Bleu du nouveau spectacle de la Cie 100% Acrylique… (avancez jusqu’à la 4ème minutes pour découvrir directement le reportage)

 

Le poids des mots, la fougue d’Evelyne Castellino

Dans “Le Temps
 – Publié jeudi 3 octobre 2019 à 12:21, modifié vendredi 4 octobre 2019 à 09:15.

Dans «Un discours! Un discours! Un discours!», à voir sur la scène genevoise de La Parfumerie, la créatrice de danse-théâtre mêle paroles publiques et névroses privées pour lutter contre le populisme. Décoiffant

Il y a l’hésitation de Patrick Modiano. La sagesse de Stéphane Hessel. Les éructations d’Hitler – que le père de la fable, exaspéré d’être interrompu, s’en va zigouiller pendant le dîner. Ou encore les espoirs de Martin Luther King, la ténacité de Simone Veil, la magnifique dignité de Christiane Taubira. Dans Un discours! Un discours! Un discours!, Evelyne Castellino convoque en sons et en images des déclarations qui ont marqué l’Histoire. Mais la metteuse en scène, qui aime le tumulte, a la bonne idée de croiser ces paroles publiques avec les propos débridés d’une famille névrosée.

Tous en blanc, assis autour d’une grande table ou explosés dans l’espace, les huit comédiens composent les figures types du clan sur la scène genevoise de La Parfumerie. La belle-fille rebelle, le fils trop parfait, la fille sagace, le frère préféré, l’épouse effacée et, bien sûr, le patriarche à la fois vénéré et détesté. Sauf qu’ici ce pilier incarné avec talent par Christian Scheidt ne parvient jamais à terminer son toast et finit terrassé. Le patriarcat est mort, à bas le patriarcat!

Le siècle. Celui d’aujourd’hui qui file sous nos yeux affolés et celui d’avant. Qui, lui aussi, a subi le joug de plusieurs tyrans. Ils s’affichent sur le mur du fond, les Staline, Mussolini, Franco et autres hystériques du pouvoir suprême. Ils scandent de leur harangue le côté dur de cette création qui est traversée par un superbe élan. Et ils répondent à des colères plus intimes. Comme celle de la belle-fille jouée par Maud Faucherre. Elle est tellement concentrée pour ne pas faire tache dans cette famille distinguée qu’elle finit par déborder de tous côtés. La comédienne, qu’on voit trop peu, a une énergie à faire trembler les frileux. Verena Lopes, danseuse depuis toujours de la Cie 100% Acrylique, est aussi traversée par un feu. C’est dans le mouvement, délié, parfaitement calibré et parfois menaçant, qu’elle l’exprime le mieux. Son duo avec Christian Scheidt qui accueille ces chutes, de part et d’autre de la grande table, comme on soutient un enfant imprudent, est bouleversant.

Le rythme et le fond

Christian Scheidt justement. Depuis cinq ans qu’il travaille avec Evelyne Castellino, il a découvert les joies de la danse et des personnages ardents. Ici, il est le père autoritaire et rêve pourtant d’effacement. Antoine Courvoisier, le talent à l’état pur, joue, lui, le fil préféré, créatif célébré. Sa version funky du pessimisme de Camus marque la soirée. A ses côtés, parmi la jeune génération? Cléa Eden, dont le discours sur l’impact du vocabulaire sexiste – «les mots comptent!» – émeut durablement. Ou Bastien Blanchard, dont le rôle d’enfant sage fait doucement rigoler tous ceux qui ont vu le comédien à l’œuvre dans ses improvisations potaches cet été. L’indomptable Céline Goorgmaghtigh compose elle aussi une compagne sage tandis que Francesco Cesalli, vidéaste historique de 100% Acrylique, joue un ami de la famille, joliment maladroit, mélancolique et discret.

Ce qui plaît dans ce travail, c’est le rythme insufflé et la belle entente, palpable, entre les comédiens qui enchaînent les séquences parlées et dansées à vitesse grand V. Ce qui plaît aussi, c’est la ligne de fond tracée par Evelyne Castellino. Ce besoin de résistance face aux discours populistes dont la recette est savamment décortiquée par un conférencier. «On assiste à un retour en arrière effarant en matière de droits de l’homme, confie la metteuse en scène en marge de la représentation. Nous avons un devoir de mémoire et de transmission.» Dans le spectacle, on entend l’altermondialiste Jean Ziegler. «Comme l’esclavagisme, le capitalisme ne peut pas être amélioré, il doit mourir et être remplacé par des rapports de solidarité, de complémentarité et de réciprocité», analyse-t-il. Nul doute que c’est ce type de programme que la Cie 100% Acrylique a envie de voir appliquer par la jeune génération.

Source: Le Temps

Evelyne Castellino, les secousses du monde

LE TEMPS 
Article écrit par

Ce week-end, Genève célèbre son théâtre. Parmi la vingtaine de compagnies associées aux festivités, la Cie 100% Acrylique est sans doute la plus remuante. Portrait de sa fondatrice, qui a fait de l’expression libre sa passion.

L’énergie faite femme. A la voir galoper à la tête de ses créations et des cours qu’elle continue à donner, on se dit qu’Evelyne Castellino, la septantaine vigoureuse et volontaire, se souvient des dix années où elle a été cavalière. Car oui, la fondatrice de la Cie 100% Acrylique, troupe qui fait les beaux jours de la danse-théâtre à Genève depuis 1983, a d’abord connu les joies du cheval avant les frissons de la scène. De quoi galvaniser cette enfant aux origines italienne et allemande, qui a finalement choisi la danse comme manière «de questionner l’époque et de transmettre des valeurs aux plus jeunes» à travers les Ateliers Acrylique qu’elle a fondés en 1977. Metteuse en scène, pédagogue, mère et grand-mère, Evelyne Castellino est une planète qui rayonne et fédère.

«Elle a le sens de l’équipe. Elle sait réunir des artistes qui travaillent ensemble, sans compétition.» «C’est fou, au début des répétitions, ça part dans tous les sens et, à la fin, elle arrive à tirer une vraie ligne de fond.» «Elle a un instinct très sûr de ce qui fonctionne ou non sur un plateau, une formidable intuition!» A l’œuvre, ces jours, dans Un Discours! Un discours! Un discours!, spectacle qui croise paroles publiques et névroses privées à la Parfumerie, les comédiens-danseurs dressent un portrait très détaillé de leur metteuse en scène. C’est qu’Evelyne Castellino a le sens des fidélités. Antoine Courvoisier, Cléa Eden et Verena Lopes ont été ses élèves, adolescents, au sein des Ateliers, avant de rejoindre la Bande J, compagnie junior qui accueille les 17-25 ans. Pareil pour les plus âgés Christian Scheidt, Céline Goormaghtigh, Maud Faucherre et, bien sûr, le vidéaste Francesco Cesalli. Tous sont également des habitués. «C’est lié, je pense, à un besoin d’aller vite et loin, estime la cheffe de troupe. Je demande beaucoup à mes interprètes. Souvent, ils écrivent une partie du spectacle avec moi. Le fait de les connaître en amont m’épargne l’étape de la familiarisation.»

Source: Le Temps